archéologie expérimentale
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Une faucille pour moissonner

L’agriculture procure aux populations néolithiques une nourriture de base assurée, complétée et diversifiée par la cueillette de végétaux sauvages. Le blé est une des céréales les plus anciennement domestiquées. Il pousse à l’état sauvage au Proche-Orient sous forme de deux espèces primitives dont les noms scientifiques sont respectivement Triticum et Aegilops. Une hybridation spontanée entre ces deux espèces se produit parfois donnant un blé amidonnier sauvage plus intéressant pour l’homme, grâce à un phénomène fréquent dans le règne végétal : la polyploïdie, c’est-à-dire l’augmentation du nombre de chromosomes par croisement. Cette nouvelle céréale présente un double avantage ; elle se récolte plus facilement, car les grains ne tombent plus naturellement des épis. De plus l’amidon contenu dans ces grains constitue un apport nutritif intéressant : il est transformé en glucose par l’organisme.

 

 

Les peuples cueilleurs du Proche-Orient se contentaient de récolter les grains mûrs. Progressivement, les premiers agriculteurs vont protéger les plantes au cours de leur croissance et surtout réensemencer une partie des graines pour assurer la récolte de l’année suivante ; d’abord sur place, puis plus près des habitations. Ils vont ensuite modifier le blé sauvage en fonction de leurs besoins alimentaires, avec sans doute une connaissance très fine de la nature dont ils dépendent entièrement : ils sélectionnent des plantes aux épis plus grands et aux grains plus gros ; ils sélectionnent par hybridation entre variétés, espèces ou genre pour obtenir :

  • des graines qui ne se détachent pas aussi facilement des épis à maturité, ce qui facilite la moisson, tandis que l’homme se charge de la dissémination des graines par les semailles ;

  • des variétés domestiques robustes et adaptées à des climats bien différents de celui d’origine, ce qui a permis l’extension remarquable de cette plante dans le monde : un blé sauvage ne pousserait pas en Europe occidentale.

Fig. 1 - Quelques espèces de céréales domestiquées au Néolithique : 1 et 2 : froment ; 3 : amidonnier ; 4 : engrain ; 5 : orge ; 6 : pois ; 7 : pavot : 8 : lin. (© Dessin J. Sainty)


D’autres espèces sont cultivées au Néolithique : d’autres céréales comme l’orge (Hordeum vulgare), le seigle (Secale cereale) ; des légumineuses, la fève (Viscia faba), le pois (Pisum savitum), les lentilles (Lens esculenta) ainsi que le lin (Linum usitatissimum) dont la graine est comestible et qui a, de plus, un usage textile.

Certaines étapes des activités liées à l’agriculture ont laissé, grâce à leurs outils, des témoins archéologiques.

  • le labourage des champs se faisait à l’aide de houes ou de pics agraires, en pierre polie ou en bois de cerf emmanchés. On connait provenant des sites suisses des « bâtons à sillonner », sortes de petites araires ;
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pics de pierre

Fig. 2 - Pics de pierre (1, 2 et 3) avec reconstitution de l’emmanchement (4 et 5). Ces pics ont probablement servi à travailler la terre pour creuser des sillons (© Dessin J. Sainty).


 

  • les semailles ne nécessitent aucun outil mais on retrouve des graines d’espèces cultivées conservées sur les sites archéologiques ;
  • la moisson des épis mûrs se fait à l’aide de la faucille. Cet outil est composé d’un manche, le plus souvent en bois, dans lequel sont insérés des fragments de lames de silex retouchés mis bout à bout en épi le long du manche. Les faucilles néolithiques présentent une grande variété : droites, plus ou moins courbes, parfois avec une seule grande lame longitudinale ou même perpendiculaire au manche ou avec un manche incurvé vers l’arrière à une extrémité pour rassembler les gerbes.

 

fabrication faucille

Fig. 3 - Reconstitution d’une faucille. Les fragments d’une lame de silex (1, 2, 3) sont insérés dans un manche en bois (4). La trace du lustré de céréale (en hachuré sombre) permet de définir l’orientation de la pièce. La forme courbe de la faucille permet de couper plusieurs épis d’un même geste. (© Dessin J. Sainty).


Les sites néolithiques livrent de nombreuses lames de silex avec des traces d’utilisation : le lustré des céréales. Ce lustré est dû à la silice contenue dans les tiges de graminées. Ceci prouve qu’une fois emmanchées, ces lames servaient à la moisson. A la longue, la silice se dépose sur le tranchant des outils et forme une sorte de vernis très brillant. Un élément de faucille néolithique se reconnait très facilement par ce dépôt caractéristique. Parfois sur le corps de la pièce des traces de fixation (colle végétale) subsistent, ce qui donne de bonnes indications sur le support en bois qui le maintenait et permet d’en déduire la forme de l’outil.

Reconstruction d'une faucille

Pour reconstituer une faucille, il suffit de replacer et de coller le ou les éléments en silex dans un manche en bois ou en os dans lequel une rainure longitudinale a été effectuée à l’aide d’un outil en silex. Trois sortes de faucilles peuvent être ainsi élaborées. une lame unique emmanchée sur un manche rectiligne ; dans ce cas l’extrémité du manche peut être incurvée vers l’arrière pour réunir les tiges des céréales avant de les couper. Les « faucilles composites » se composent de plusieurs éléments positionnés bout à bout ou insérés en « épi », dans un manche plus ou moins courbe.

 

faucille reconstituee

Fig. 4 – Faucille reconstituée (© Photographie H. M. Hamon)

 

faucille et du blé

 

couper du blé avec une faucille

Fig. 5 et 6 – Moisson expérimentale au moyen d’un faucille reconstituée (© Photographie J. Sainty)


La silice contenue dans les tiges de céréales laisse une trace caractéristique sur le tranchant : le « lustré des céréales » qui confirme la destination des éléments de silex retrouvés en fouille.

Le battage et le vannage concernent les épillets et avaient pour but de débarrasser le blé des enveloppes et brindilles indésirables. Ils devaient se faire à l’aide de fléaux et de vans.

Le séchage est une légère torréfaction au four étaient nécessaires afin de décortiquer les grains « vêtus » dont les glumes et glumelles ne se détachent pas au battage et au vannage.

Le stockage des grains, des épillets ou encore des épis entiers était possible après que le pouvoir germinatif des graines ait été supprimé par torréfaction.

Les structures qui correspondent au stockage sont des greniers ou des silos ; on retrouve parfois des silos, grandes fosses cylindriques creusées dans le sol, contenant encore des restes de graines conservées à la suite d’un incendie qui les a carbonisées. Les parois de ces fosses étaient purifiées et durcies par le feu avant stockage du grain.

Le broyage des grains permet de réduire les grains secs en farine. Il se faisait sur des meules en grès ; une pierre était dégrossie puis travaillée pour obtenir une surface abrasive régulière et fine, la meule dormante sur laquelle les grains étaient écrasés par un mouvement de va-et-vient avec une plus petite pierre mobile, appelée broyon ou molette.

 

broyage du blé

Fig. 7 – Broyage du grain avec molette sur une meule en grès. Les meules retrouvées en fouilles permettent de confirmer l’appartenance du site à une civilisation connaissant l’agriculture. Elles sont composées de deux éléments : une pierre plate, la meule dormante et le broyon ou molette, avec lequel on écrase le grain par un mouvement de va-et-vient (© Dessin J. Sainty).

 

Pour terminer, la cuisson des aliments était réalisée dans des fours ou sur des foyers ; dans ce cas, on peut supposer que les plaques d’argile cuite, d’environ 20 à 30 cm de diamètre et 1 cm d’épaisseur servaient d’intermédiaires entre les galettes, les crêpes et même de véritable pains au levain. Le fragment d’un pain de ce genre a été retrouvé sur le site suisse de Twann, confectionné avec des farines de céréales cultivées.

Moissonner…

Il nous a semblé intéressant de refaire une moisson expérimentale pour essayer de voir, à partir d’outils reconstitués, en combien de temps le lustré apparaît. Pour cela nous avons procédé à la moisson d’un champ de blé non entretenu. Par son allure sauvage il nous a paru assez proche des champs de l’époque néolithique. Le geste du moissonneur est simple. Il suffit de prendre en main une poignée d’épis et de les sectionner juste sous leur base ; la paille restante servant de pâture aux bêtes.

Les épis de blé du Néolithique perdaient plus facilement leurs grains que les blés sélectionnés d’aujourd’hui. C’est pourquoi il convient de les prendre bien en main pour éviter les pertes. Très vite le geste devient machinal et le rendement est satisfaisant. En 2h30, nous avons fauché 125 m2 de terrain, sans fatigue outre mesure, ce qui représente 25 kg de grain. Cette expérience a aussi permis de trouver une préférence pour les deux faucilles courbes, celles-ci étant plus performantes que la faucille à manche droit.

Pour ce qui est de l’apparition du lustré, il est difficile de conclure sur une simple observation et une étude plus minutieuse et des comparaisons avec d’autres lames sont nécessaires. Au bout d’1h30 de moisson, le tranchant prend déjà une teinte brillante caractéristique.

Cette expérimentation complète l’étude du matériel archéologique et prouve que les populations néolithiques possédaient des outils performants et parfaitement adaptés à leur vie d’agriculteurs.

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